Terre ! (partie 3)

Je vous sens un peu impatients, cette fois il n’y a pas de délai possible…

On venait d’écouter un cri.

Dans l’abîme nocturne, entre l’effrayant sifflement du vent, les  battements herculéens de l’eau sur la proue et l’angoissant secouement de la toile, un hurlement surprend notre attente.

 

« C’est quoi ?! Qu’est ce qui ce passe ?! »

« La voile s’est déchirée ! »

« La voile s’est déchirée ?! Mais comment ? Pourquoi ?! »

« Trop de vent, j’aurais du la réduire avant, mais je ne voulais pas le faire dans ces conditions ! » Et maintenant, je dois y aller, je n’ai pas le choix ! » « Il faut la changer! »

 

Mais pourquoi ça devait être si difficile ?

Il y avait peut être une leçon à apprendre ? Quelle chose à surmonter ? A mériter ? A assimiler ?

Je m’interroge encore…

 

Au milieu d’une nuit immuable, le capitaine laisse le bateau sans contrôle et, décidé, avance sur sa coque.

Les enfants me regardent, cherchent dans mon visage la réaction à prendre… Paniquée, inquiète, défaitiste, je ne peux pas me permettre de leur transmettre mes craintes, une faible sourie de circonstances répond à leurs attentes. Mon intérieur, catastrophiste; mes mots, doux et rassurants.

« Tout va bien, papa va s’accrocher très fort et il va changer la voile rapidement, il sait le faire, il est un expert, rien ne peut lui arriver. »

Sans l’avoir demandé on se serrait fort tous les trois, par la fenêtre on suivait l’endurance du capitaine, les ombres de ses mouvements, de son savoir faire… Impressionnant !

Et miracle ! Il a réussi !

Le bateau récupère son allure de diable sous un vent de force 8, entre 60 et 80 km/h, et des vagues de trois à quatre mètres.

Mais on est encore loin de la terre…

Oh capitaine, mon capitaine !

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Comment j’aimerais soulager ta fatigue, calmer ta faim, t’accompagner dans le noir…

Quelle frustration ! Quelle impuissance ! Mon corps ne veut plus se tenir debout, c’est probablement l’angoisse qui me coince.

D’où elle vient cette frayeur ? Je ne l’avais jamais côtoyé si puissante.

La nature m’avait déjà choisi comme témoin de ses pouvoirs les plus terrifiants, isolée dans une maison pendant les cyclones des caraïbes, réveillée la nuit par les tremblements du cœur de l’Amérique Central, observatrice des éruptions des volcans…

Mais il y a quelque chose de différent, quelque chose de spécial quand on est au milieu de nulle part, quand nos pieds ne peuvent pas rencontrer le terrain…

Sur le continent, même si le paysage se déchire en deux, on a l’impression qu’on peut toujours s’y échapper, courir, se cacher… Mais sur la mer, comment se sauver ? Et on est si petit face à l’eau salée… Une coquille de noix qui flotte à la merci de l’infini…

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Impossible de dormir, même de loin je suis près du capitaine. A chaque grande vague, à chaque claquement des voiles, je demande, je me rassure, je confirme, oui, il est encore là, il tient la barre.

Les petits pirates veulent de l’eau, les toilettes, des bisous, des câlins, des histoires… Et je comprends que ma place est aussi là, avec mes enfants et je comprends que ma peur n’est pas personelle, la mort a déjà touché mes entrailles, elle ne m’impressionne pas.  C’est l’angoisse de leur perte, de les écouter souffrir, de ne pas pouvoir les secourir, de les voir mourir. Atroce, abominable, pas une autre fois, pas comme ça !

« Maintenant il manque que le mat tombe ! »

« Ne dit pas ça Hélio, ne dit pas ça… »

« Alors les enfants, il faut dormir un peu ». « Cette fois on va appeler toutes les forces de l’Univers pour qu’elles nous protègent et que les ennuis arrêtent de nous embêter ».

« Je vais parler avec la lune que j’ai dans mon ventre pour qu’elle vienne nous aider. »

« Ça c’est super Lua, parle, parle avec ta belle lumière, on est sauvés ! »

Doucement le sommeil les attrape, je reste seule avec mes craintes…

Il y avait un mystère cette nuit entre les nuages, de la magie…

Pendant les longues heures qui ont suivi, on a souffert des effets extraordinaires !

Dehors, des hallucinations, des images dans le ciel, entre les vagues, des bateaux fantômes. Dedans, chaque cellule de mon corps s’est mise a vibrer indépendamment, des sensations étonnantes ont initié mon être à une autre existence…

« Je vois les lumières de l’île ! »

Quel soulagement d’entendre la voix du capitaine ! Terre ! Terre ! Terre !

Encore quelques heures pour toucher la joie d’avoir réussi, mais elle est là ma terre chérie !

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L’ambiance se relaxe, seulement une pensé traverse mon âme, « plus jamais, ça ne vaut pas le coup, plus jamais je ne m’exposerai au danger, plus jamais, je veux une vie tranquille, plus jamais, je ne me souhaite que de la douceur, plus jamais… »

Connectée par cette nuit si insolite, l’âme du capitaine confirmait exactement mes résolutions, « plus jamais, ça ne vaut pas le coup, quelle torture, plus jamais… »

Et enfin, le port, les amarres, le jour…

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Et on découvre que le câble tenait de très peu le mat, ça aurait été le prochain…

 

Hélas, maudits esprits d’aventuriers ! On a déjà oublié !

On en veut encore ! C’est quand la prochaine traversée ?

Et pourquoi cette tempête ?

On est impatients ! On veut naviguer !

Oui ! Oui ! Surfer des vagues immenses, paniquer face au vent géant et crier encore une fois :

Plus jamais ! Plus jamais !

 

 

6 réflexions sur “Terre ! (partie 3)”

  1. Oh putain ! Alors là c’est très fort ! Tu frises le chef d’œuvre, Maria !
    Magnifique description, tellement vivante et vécue, de l’absurdité du jugement, de la peur et de la joie mélangées, de l’absence et de la Vie !
    Rhô la vache, quelle célébration !
    Merci !!!

  2. Coucou mes cheris
    Mes yeux pleurent encore et encore !
    J’ai du mal a penser que chaque seconde pouvait etre les dernieres, que le Dellys et son capitaine aient du communier si dur !
    Bravo a tous !
    Petits mousses, matelot et capitaine !
    Il est sacrement courageux votre capitaine , ainsi que sa famille !
    Bravo les aventuriers, apres chaque sortie vous etes plus fort !
    Je vous aime !

  3. Ahhh c’est dingue! Cette traversée de dingue!!! Je ne me disais pas que ça pouvait être pire…. et si! Puis l’angoisse en lisant le récit de votre terrifiante aventure et d’un coup, la phrase qui tue. « il ne manque plus que le mat » Désolée mais j’ai éclaté de rire à ce moment là, c’est ma réaction face au danger et le côté absurde de la vie, qui ne tient qu’à un fil, enfin un cable!
    Alors là, je vous préviens, vous repartez pas sans avoir trois cables pour tenir le mât, une voile de rechange et une barre blindée! Zut alors! J’ai peur pour vous. La mer est si effrayante! Si puissante! Et ça aurait pu être pire encore! Non non, je ne veux pas y penser. Vous êtes tous les 4 sains et saufs, remplis de courage et de fierté. Vous avez eu votre revanche sur la vie. Maintenant je souhaite quelle vous laisse tranquilles. Je le souhaite très très fort. Et je vous envoie d’énormes câlins.

  4. Ce soir,en suivant vos aventures palpitantes et dangereuses avec Mathias, je me suis trompé en vous laissant un message.Il aurait dû se trouver ici.Mais vous le trouverez sur la page précédente.Désolée.
    Milles bises.

  5. Les oufs…
    j’aime « Maintenant il manque que le mat tombe ! »
    On pense à vous les ulysses,
    bises, M.O.E.D.

  6. un magnifique récit palpitant plein de poésie et d’humour, moi j’ai rit aux éclatsau je de mot « on est mal barrés! et aux réactions des copines maman qui ont suivi vos aventures comme un feuilleton tv, cramponné à l’épisode suivant. Et pour cause! prodigieuse expérience de vie qui vous a survécu, un mélange de courage, de foi, de savoir faire et de force de volonté qui a miraculée vos âmes pour l’éternité. Bravo d’abord au capitaine qui est un vrai héros et aux rescapés que la vitalité de l’amour à sauvé. A l’attention de madame de l’auteure : votre récit reçoit ma haute estime pour ce texte au style aussi vivant que spirituel, débordant de tendresse. je suis fan, m^me si ce n’est pour moi qu’une rétrospective faute d’avoir suivi le direct (je devais être sur autre planète je pense…)
    bons vents à tous les voyageurs en herbes et à venir. Vanessa

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